LA FILLE FACILE

A trente ans plus que révolus, les gens disaient d’elle qu’elle était une fille bien, sérieuse, intelligente, à la beauté certaine mais discrète, un job épanouissant… Mais pour l’heure, la seule chose qui manquait à sa vie c’était un homme, un vrai, pas un de ces éphémères, qui n’hésiterait pas à prouver sa lâcheté le moment venu.

Pourtant, elle en avait fait des rencontres, toutes s’étant soldées par une séparation brutale ! Même les fois où elle y avait cru de toutes ses forces, la chance lui avait fait un grand pied de nez par surprise et cela s’était généralement terminé par cette phrase de rupture universellement masculine :

Tu es une femme bien, mais tu mérites mieux que moi…

Eh merde !!! De quel mérite parlaient-ils tous ??? Du plouc, à qui elle avait quand même donné sa chance, au gendre idéal, tous lui avaient sorti, à un moment donné, ce refrain aux effets de tsunami.

Il est vrai que son fort tempérament et son côté « femme indépendante » lui étaient parfois préjudiciables et faisaient hésiter les hommes à s’approcher d’elle. Mais elle faisait un effort immense pour mettre beaucoup d’eau dans mon vin lorsqu’elle vivait sa relation d’amour, celle qu’elle croyait, à chaque fois, être la bonne et qui finissait comme les précédentes par se solder en cuisants échecs !

Personne dans son entourage ne comprenait pourquoi, à son âge, une fille comme elle, avec autant de qualités, n’était pas encore casée. D’aucuns murmuraient quelle devait certainement être trop compliquée, peut-être un peu trop exigeante, trop à la recherche de ce prince charmant qui n’avait existé que dans les vieux contes de fées ; trop trop…

Ces jugements qu’elle ne prenait pas au départ au sérieux l’horripilaient de plus en plus ! Qu’est-ce qu’ils en savaient eux de sa vie ??

Parfois elle se demandait ce que voulaient vraiment les hommes… Et dans ces moments là c’est à Ophélie son amie d’enfance qu’elle pensait. Une vraie fille facile ! Déjà à la grande section de la maternelle elle vendait ses charmes au plus offrant pour des bonbons ou des gâteaux et tous les garçonnets de la classe étaient prêts à se damner pour elle, tout simplement pour être à ses côtés l’heure de la récréation venue.

Ophélie Djandjou, comme elle l’avait surnommée, avait aujourd’hui des tas de magasins de prêt-à-porter à travers la ville et habitait une des ses châteaux-villas, destinées aux nouveaux riches et qui poussaient de plus en plus sur la Riviera. Grâce à ses nombreux prétendants et amants, tous prêts à l’épouser si elle le désirait ou à divorcer pour ne se consacrer qu’à elle, Ophélie faisait le tour du monde en première classe, telle une véritable businesswoman. En réalité, elle n’avait rien à envier à ses copines qui avaient fait des études supérieures et qui s’échinaient à la tâche à coup de réunions et autres bilans de performances mensuelles, elles qui ne pouvaient s’accorder un répit que 30 jours dans l’année…

Elle n’était pas jalouse d’Ophélie Djandjou, et reconnaissait même que la nature lui avait tout donné : une beauté envoutante, les traits fins, la silhouette parfaite, le mètre mannequin, le sourire magnétiseur… Dès son plus jeune âge, elle avait compris qu’il ne lui servirait à rien de faire des longues études pour réussir. Sa réussite à elle passerait par les hommes. Et aujourd’hui, on ne pouvait pas dire qu’elle n’avait pas atteint son objectif ! Ophélie n’avait pas d’égale pour faire plier le plus coriace des radins ou pour ramollir n’importe quel cœur de pierre.

Malgré toutes les mises en garde qu’elle lui avait faites sur sa vie débridée et sa manière de se comporter avec les hommes, Ophélie lui avait toujours répondu que ce n’était ni sa beauté, ni sa taille de guêpe, ni ses tenues affriolantes qui retenaient autant d’hommes sous son emprise. Son secret, lui répétait-elle, c’était le mystère. Pour elle, une femme ne devait au grand jamais s’ouvrir à un homme tant qu’elle n’avait pas obtenu ce qu’elle voulait, au risque qu’il lui échappe et prenne la tangente.

Elle n’était pas d’accord avec son amie et avait la ferme conviction que si celle-ci parvenait à tourner la tête à autant d’hommes, c’était simplement parce que la gente masculine en général se contentait bien souvent de la carrosserie, sans se préoccuper de l’intérieur. En gros une soit belle et tais toi avait plus de chance de faire chavirer le cœur d’un homme.

Or, elle avait toujours privilégié la franchise dans ses relations. Cultiver le mystère serait une manière de mentir à l’autre et ça elle ne pouvait le tolérer.

C’est de cette manière qu’elle s’était investie dans ses relations avec Pierre, Paul, Jacques et autres : en étant entière et en ne recherchant que l’amour et la confiance mutuelle…Mais c’est aussi dans ces conditions que tous ces hommes l’avaient larguée.

(…)

Ce matin Malika s’était rendue chez son « gynépsy préféré », elle appelait son gynécologue ainsi parce qu’il n’hésitait jamais à prendre le masque du psychologue quand elle en avait besoin.

Encore une fois, elle lui avait parlé de ses déboires amoureux, de cet autre mec qui se défilait alors que tout semblait bien se passer, des appels qu’il ne décrochait plus, des sms sans réponses, de sa voix insensiblement froide et de son regard absent quand il daignait lui accorder quelques secondes de son précieux temps d’homme d’affaires toujours en mouvement.

Son gynéco la regardait alors avec la tendresse d’un père en se disant en son for intérieur : –La pauvre bichette, des hommes différents mais toujours les mêmes problèmes…

Il la fixa droit dans les yeux et lui lança :

Ma chère Malika, tu es belle et intelligente, mais c’est triste à dire : tu n’as vraiment rien compris à la psychologie masculine !!!

Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait un discours sur la mentalité des hommes, au demeurant à l’opposé de celle des femmes, sur le blablabla au sujet de l’homme qui venait de Mars et la femme de Venus, mais cette fois elle l’avait reçu cette réflexion comme une claque violente en plein visage !

Le médecin continua :

Tu es trop sensible, tu te donnes trop et les hommes le comprennent assez vite, et alors tu ne deviens plus un enjeu pour eux. Cultive le mystère, fais-toi désirer. Désormais, même si tu brûles d’envie de voir ton mec, rejette de temps en temps ses invitations, fais toi distante, fais lui comprendre que même sans lui tu as une vie… Tu verras le résultat, tous les hommes sont pareils ! Nous n’aimons pas la facilité…et on revient toujours à la charge lorsqu’il y a un obstacle devant nous !

Malika ne l’écoutait plus. Elle était désemparée ! Comment changer sa nature, juste pour garder un homme ??? Plein de choses défilaient dans sa tête. Elle entendait Jérôme, un des ses ex, lui dire qu’une femme ne pourrait jamais le changer, c’était à prendre ou à laisser ! Elle voyait Marc se faire agneau quand il avait besoin d’argent et disparaitre ensuite dans la nature sans donner signe de vie, jusqu’à ce que son escarcelle se vide et qu’il se rappelle qu’il l’aimait de tout son cœur ; le même Marc qui lui chantait à tout-va que l’amour ne s’achetait pas…A quel jeu jouait-il ?? Elle voyait encore Eric et les fraîches « mistinguettes » avec qui il sortait parfois les soirs, et qui, comme par hasard, n’étaient justes que ses cousines. Elle constatait son impuissance à chaque tromperie, chaque mensonge, sa volonté de surmonter l’orage, quand de toute évidence l’autre lui avait déjà lâché la main…

Au final, elle s’était énormément sacrifiée pour les hommes sans rien recevoir en retour, même pas une once de sincérité ou d’amour… La réciprocité des sentiments, elle ne l’avait quasiment pas connue… Son véritable point faible se trouvait dans le fait que lorsqu’elle aimait elle baissait la garde, aveuglée par l’amour et là aucun signal d’alerte ne pouvait la détourner de sa vision idyllique…

Aujourd’hui, couchée dans ce divan, elle avait honte de sa facilité à aimer, sa facilité, à chaque fois s’investir dans une nouvelle relation. Même la passion, elle l’avait facile, ce qui l’emmenait à facilement s’inquiéter pour l’autre, facilement s’accrocher quand de toute évidence il n’y mettait plus du sien. Elle avait eu pour tous ces hommes une facilité à les aider, à tolérer leurs incartades, à pardonner, à même justifier leur mépris à son égard…

A la fin de chaque histoire, elle se promettait de ne pas tomber dans le même panneau, en faisant son possible pour ne pas rencontrer le même type d’hommes. Pourtant, jusqu’à présent, le résultat avait toujours été le même. Le fiasco total !

Qu’est-ce qui clochait autant chez elle ???

Aaah la vache !!! Elle venait à peine de réaliser que depuis ces longues années c’était bien elle la fille facile !

Elle remercia son médecin, et dès qu’elle franchit sa porte, lança un appel à Ophélie :

Ma chérie comment vas-tu ?? J’ai besoin de quelques conseils…

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