BORIDAMINENAN (Part1)

La salle était pleine, et un silence assourdissant y régnait.

7h15 du matin, l’épreuve ne tarderait pas à débuter. Je me penchai discrètement en arrière pour faire un tour d’horizon et ne manquai pas d’esquisser un sourire nerveux devant tous ces visages crispés.

Nous avions tous les mains moites, les auréoles visibles sous les aisselles, le regard du brave qui évalue la situation et sait déjà que, rude sera la bataille qui devra le mener soit au sacre soit à la tombe.

En fait d’épreuve, toute cette masse fébrile participait à un test d’embauche !

Il faut dire que depuis quelques années, trouver du travail se révélait être un parcours du combattant. Beaucoup de jeunes avaient échoué sous le poids des 10 années d’expériences requises, âge maxi 25 ans etc…, leurs profils ne retenant guère l’attention dans les nombreuses directions où ils tentaient de faire valoir les quelques atouts qui leur restaient et qui peut-être feraient la différence.

J’eus un regard narquois en me disant intérieurement que même pour être vendeur de garba, on pouvait aussi être recalé au test d’aptitude ! Hé Dieu !

La société qui organisait ce test faisait partie des leaders dans son domaine en Europe et dans la plupart des pays de l’Afrique de l’ouest francophone. Il fallait donc avoir conscience du challenge de taille que cela représentait pour la centaine de personnes présentent dans cette immense salle.

Le split n’y faisait rien, je transpirais à grosses gouttes. Le stress…

7h30 : un homme élancé, les traits sévères mais le regard neutre entra dans la salle. Après les instructions d’usage (« je vous prie de bien vouloir fermer vos portables, débarrasser les tables de tout document, il est interdit de manger durant l’épreuve… »), il commença la distribution des sujets.

7h45 : top départ ! Nous n’avions qu’une heure pour traiter les questions qui surgissaient sous nos yeux. Oh panique ! Quelle ne fût ma surprise de réaliser que ce test ne comportait aucune question technique. Je m’attendais à tout sauf à ça !

Question 1) Quelle est la superficie de la Codivoire?

Question 2) Combien d’habitants compte ce pays actuellement?

Question 3) Par combien de fleuves est traversé ce pays ? Citez-les ?

Question 4) Décrivez en quelques lignes, le meilleur projet de développement pour la Codivoire.

Je devais être en cours moyen la dernière fois que j’avais eu de telles préoccupations. Les 14 millions d’habitants avaient probablement augmenté depuis lors…

Au moment de rendre ma feuille, je me dis que cela tiendrait du miracle si j’étais rappelé par cette société.

Pourtant 15 jours plus tard c’est ce qui arriva. J’étais convoqué pour l’ultime test : l’entretien oral dans 48 heures.

Le jour J, je pénétrai d’un pas assuré dans la grande salle de réunion où 5 paires d’yeux me dévisageaient sereinement.

La seule femme du groupe me demanda de prendre place et aussitôt me lança :

-Qu’entendez-vous par concept « boridaminênan » ?

Je venais de comprendre ce qui m’avait valu d’être retenu pour cette 2ème étape.

J’avais omis de vous dire que, pour seule réponse à la question sur le développement j’avais écrit : « Le concept Boridaminênan. Retenez-moi et je me ferai un plaisir de vous en dire plus. »

Mon audace avait payé ! Je jubilais intérieurement, même s’il n’y paraissait guère. Je pris la parole d’un ton serein :

-Je crois aux challenges et pour moi la course n’est jamais achevée lorsque le but n’est pas atteint. Tout dans notre vie est source de défis. Il ne tient qu’à nous de comprendre que pour être acteur du développement, il faudrait déjà avoir un objectif et le tenir tant qu’il n’a pas été réalisé. Boridaminênan pour notre pays serait comme une seconde devise : « Ne jamais rien lâcher tant que les fruits ne sont pas mûrs à souhait !». Et lorsqu’une étape est franchie, un projet réalisé, une autre phase peut être mise en place.

Le Boridaminênan est un concept de gagnant, qui rejette le défaitisme. Dans la vie professionnelle, comme dans la vie de tous les jours, malgré les souffrances personnelles et les heurts de tous genres, il faut y mettre de la rigueur pour accéder à la reconnaissance suprême et à un total épanouissement personnel, chaque fois se dire que la course n’est pas terminée. Tant qu’il y a la vie, il y a des challenges à relever, des obstacles à surmonter !

Je continuai un moment encore, avec tellement de passion que je sentis que les personnes en face de moi affichaient un air amusé à me regarder parler… Etais-je un utopiste ?

Après plusieurs minutes de questions diverses, je fus remercié.

Cette fois je les quittais avec la conviction que je faisais partie du groupe. Un appel de la DRH, le lendemain ne fit que le confirmer.

(…)

Soudain un vacarme à réveiller une momie d’Egypte ! Des secousses se font sentir… « Nous sommes en zone de turbulences, veuillez attacher votre ceinture… »

-Hééééééé Abou lève toi là bas !!! C’est quoi même ??? Depuis tu dors tu ne te réveilles pas !! C’est quel paresseux ivrogne comme ça que le bon Dieu m’a donné comme mari là!!??? Tchrrrouuu, aujourd’hui là, c’est moi-même qui vais aller chercher travail pour toi, pauvre fainéant !!!

Binta avait le chic pour me réveiller au moment où mes rêves commençaient à se concrétiser ! Au nom de Dieu, cette femme était une vraie sorcière ! Elle ne voulait pas mon bonheur ! A cause de son petit BEPC elle se prenait pour la plus intelligente du quartier ! Tsss ! Moi Abou, je ne suis même pas arrivé au CM2, mais tout le monde sait qu’aux âmes bien nées la valeur n’a jamais attendu le nombre d’années, encore moins de CEPE, BEPC, BAC, Agrégation et que sais-je encore!

Moi Abou, le grand sage du tchakpalodrôme* de Boribana*, moi le conseiller des élites du quartier, c’est moi que Binta traitait ainsi ! Qui avait eu l’idée saugrenue de parler un jour d’émancipation féminine ? Celui là devait s’être levé avec un coup de massue à la tête ! Sinon comment comprendre ?

(…)

Quinze ans auparavant, Abou avait débarqué à Boribana, avec sa jeune épouse Binta, enceinte de leur premier enfant. Ce ne devait juste être qu’une halte, le temps pour Abou de trouver du travail, faire quelques économies avant de s’installer dans une vraie maison en dur à Treichville, son cousin Hervé qui habitait l’avenue 16, avait promis l’aider.

Binta, quant à elle, avait toujours rêvé de vivre dans une maison en bordure de mer. Désormais elle aurait vue sur l’eau. Cette étendue lagunaire ferait bien l’affaire. Binta pourrait donc poétiser à sa guise du lever du soleil au clair de la lune.

Ironie de la situation, sa femme détestait cet endroit ! Qu’est-ce qui lui avait pris à Abou de les installer, elle et son futur bébé, dans cette poubelle géante, où les eaux usées fusionnaient allègrement avec l’eau de la lagune lui faisant remonter une odeur pestilentielle les soirs et qui était plus qu’asphyxiante par temps de chaleur…Or la plupart du temps il faisait chaud !

Quelle idée de venir habiter dans un coin dont le nom voulait dire « la course est terminée » alors que le couple débutait à peine son cheminement ensemble ??
Abou même!!! Pfff!!!

(…)

A 25 ans, Abou ne faisait pas grand-chose de sa vie, à part courir les filles du village. Il faut dire qu’il était beau et musclé. Rares étaient les filles qui résistaient à ses dents blanches, son sourire coquin, sa pose altière et sa voix grave.

Malgré le fait qu’il n’avait pas franchi la première année du cours élémentaire de l’école primaire, Abou était ce qu’on pouvait appeler « un esprit brillant » ; brillant mais tellement paresseux qu’il n’avait jamais réussi à maintenir un emploi plus de 2 mois. De plus, le travail des champs ne l’intéressait guère !

Mâ Kemy, sa mère, était désespérée de voir qu’à l’âge où la plupart de ses amis étaient mariés et s’occupaient dignement de leurs familles, Abou ne pensait qu’à la fête et à chasser tous les jupons prêts à partager avec lui un moment de batifolage sans lendemain…

Et voilà que débarqua Binta dans le village. Nous étions dans la période des vacances scolaires. Cette fille n’était pas comme les autres villageoises, elle était farouche et ça, Abou le prenait comme un véritable défi !

(…)

La vie à Boribana n’était pas facile. Quel avenir envisager dans ce bidonville où pauvres et paumés se disputaient les baraques que des propriétaires véreux n’hésitaient pas à louer au prix fort…

(A SUIVRE…)

NB: « Boribana » (en langue dioula) = Fin de la course / « Boridaminênan » = La course continue »…

NB2: Mon cher ami Behem m’a fait remarquer que Boridaminênan signifie plutôt « La course débute »… Oups… Heureusement, ceci ne change en rien le fond de l’histoire… La course qui débute n’étant pas encore terminée 😉

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